Je décide de prendre les choses en main. Dans l'arrière-salle de la brasserie exceptionnellement fermée pour permettre à notre réunion de se dérouler à l'écart de toute intrusion indésirée, nous sommes une quarantaine de personnes engagées dans la lutte contre les traîtres. Parmi eux, des femmes portant deuil d'un mari ou d'un fils perdu au front, des combattants revenus mutilés, des réfugiés, des pauvres.
Je remercie toute cette assistance d'avoir répondu aussi spontanément à mon appel et rends un hommage appuyé aux lourds sacrifices qu'ils ont consenti pour sauver la nation. Puis passant à la situation économique de notre organisation, j'en dresse un bilan succinct. Il n'est pas très créditeur mais nous pouvons encore faire face à plusieurs obligations. Ensuite, je rappelle les nombreuses raisons qui nous réunissent ce jour. Je pressens que tous sont convaincus. J'en déduis que l'ultime recours de la sauvegarde nationale réside dans le coup d'Etat et la restauration de la monarchie.
Je lance alors un appel solennel pour organiser le combat et préparer le retour de l'ancien régime fondé sur le respect des hiérarchies sociales et la foi en la supériorité du principe dynastique. La victoire finale dépend de notre promptitude à saisir le moment propice pour renverser la république et nous emparer du pouvoir. Nous devons ouvrir la voie du futur Roi, seul chef incontesté des Français, capable d'assurer la grandeur nationale et de rétablir la suprématie française en Europe.
Le duc d'Orléans a décidé de nous faire confiance. Il sait que nous tenons toutes les forces royalistes de France entre nos mains. Seul héritier de la couronne, depuis la mort du comte de Paris le 8 septembre 1894, il nous octroie l'exclusivité de le représenter, faisant abstraction de nos désaccords passés et son hostilité à notre mouvement. Nous ne reculerons devant aucun obstacle pour parvenir à nos fins, même si nous devons passer par l'élimination physique de certains opposants.
Le journal l'Action Française contribue à diffuser nos idées et rallier les gens à notre cause. Son tirage a fortement augmenté. Il circule partout, dans les rues, les casernes, les hôpitaux, même au front. Mais il nous faut garder nos distances par rapport à la doctrine de la ligue et rester indépendants vis-à-vis de tous ces théoriciens et intellectuels royalistes, plus attachés à leurs idées qu'à la personne du Roi. Leur idéal porte la marque du romantisme politique. Ils sont incapables de passer à l'action. Les caprices de l'opinion, toujours prompte à s'emballer pour une utopie, pourraient nous faire perdre les avantages acquis. Vox populi vox dei !
Les campagnes virulentes de Léon Daudet, rédacteur en chef, co-fondateur du journal, avec Charles Maurras, ne doivent pas faire illusion. Ils stigmatisent les faiblesses des socialistes, ostracisent les étrangers et plus particulièrement les juifs allemands naturalisés, qu'il accuse de spéculer sans vergogne sur la misère de la France.
Ils ont oublié leur haine de la république. Privilégiant l'intérêt national face à la menace allemande, ils soutiennent aujourd'hui les hommes de tous les partis, y compris ceux qu'ils détestent, nos pires ennemis. Ils sont tellement obnubilés par leurs pensées, qu'ils ne conçoivent même pas qu'ils sont eux-mêmes des produits de la République, des trublions de Cour, au service d'un Roi, qui pour n'être plus là, n'en subsiste pas moins dans les consciences du peuple. La monarchie n'a que faire de leurs scandales publics et de leurs vaines polémiques pour se faire entendre. Le jour viendra où nous saurons les faire taire.
Dans l'immédiat, il importe de trouver de nouvelles ressources, même en nous servant de la prostitution. Nous ne pouvons pas réussir le coup de force espéré sans flux financiers abondants. Nous devons nous armer, et nous tenir prêts à mener toutes les opérations de recherches de renseignements, d'infiltration, financer les moyens de transmissions, avant d'engager les combats. Pour l'heure, nous bénéficions de l'indulgence des autorités pour notre soutien au gouvernement, et en particulier, Millerand, le ministre de la Guerre, sévèrement critiqué pour son gaspillage des effectifs.
Nous disposons encore d'un fonds de trésorerie significatif. Comment le faire fructifier ? J'ai bien réfléchi et j'en suis arrivé à la conclusion que seul le déploiement d'une entreprise à grande échelle peut nous permettre de rassembler des capitaux suffisants. Je révèle mon intention de créer une chaîne de maisons spécialisées pour rencontres fortuites.
J'entends monter un grondement dans la salle. Je lis sur les visages un mélange de stupeur et d'incompréhension. Aussitôt, je réclame le silence et m'explique :
Le temps est venu de créer des lieux de rencontre pour préserver les règles élémentaires d'hygiènes, soumis à des contrôles prophylactiques réguliers, dotés d'une réglementation très stricte et garantissant non seulement des ressources financières importantes mais également du travail pour tous.
Notre mission est de rétablir l'Ordre au sein de la société gangrenée par la débauche et garantir la sécurité aux clients. Il faut mettre un terme aux vols et aux agressions commis pas les prostituées avides de piller les clients de leurs modestes revenus. Par ailleurs, nous assurerons la protection des filles, leur garantirons un abri, à l'instar de nos pères de l'ancienne noblesse. Ils protégeaient les serfs en échange du travail de leurs terres. Nous demeurerons fidèles à la tradition.
Je connais les difficultés liées à la gestion d'un cheptel. Mon expérience de maquignon sera un atout précieux. Je compte sur votre collaboration pour garantir la réussite de ce projet. Une répartition judicieuse des tâches nous fera gagner du temps. Je compte que certains d'entre vous se chargent de recruter les filles et en assurent le renouvellement, les autres maintiendront sur elles une surveillance de tous les instants. L'avenir de la France est entre vos mains. Le Roi rétabli sur son trône reconnaîtra les siens.
Que celui qui est contre lève le bras et propose une autre solution ! Aucun bras ne se lève. J'emporte l'approbation.
L'assistance se dresse aux cris de "Vive le Roi ! Vive la France ! A bas la République !" Je suis applaudi et même acclamé par d'anciens membres de l'action Morale, qui ont rejoint notre mouvement et rêvent d'instaurer le règne de la Vertu dans le monde.