Je repense avec un grand regret
à ma vie d'antan, organisée, plus
sereine et toujours rythmée par les obligations
quotidiennes. Même si elles étaient
quelquefois et même souvent déplaisantes,
elles me protégeaient des mésaventures,
rendaient impensable l'irruption dans ma vie d'une
figure aussi repoussante que celle du borgne. J'évoluais
dans un monde tangible, connu, certain, sans danger
apparent, peuplé d'êtres réels.
Le silence qui nous entoure rend les sons plus présents.
Les cris, d'ordinaires inaudibles des chauves-souris
suspendues aux poutres faîtières de
la charpente, frappent mon esprit envoûté
par la hantise. Leurs ondes me font pressentir des
obstacles invisibles. Je perçois les ultrasons.
Le borgne observe :
" Cette grange est abandonnée.
Vous ne pouviez trouver un endroit plus sûr
pour passer la nuit et …" N'achevant
pas sa phrase, il lève le menton, promène
son regard dans l'allée, hésite et
reprend tout en m'observant à la dérobée
: "… et pour échapper aux poursuites
engagées contre vous."
Je m'étonne :
"Des poursuites ?
- Vous êtes mineur. Ne savez-vous
pas que la fugue est une infraction punie par la
loi ?
- Qui peut savoir que je n'ai
pas 21 ans ? Dis-je, avec vanité.
Mes seize ans mûris par l'expérience
précoce de toutes les souffrances endurées,
de tous les jours de vagabondage, de solitude et
de clandestinité et l'orgueil de me savoir
plongé au cœur d'une aventure hors du
commun me donnaient l'assurance de répondre
dans l'espoir d'en sortir vivant.
Le borgne sourit. Un trait d'humanité glisse
furtivement sur son visage. Il réplique :
- Moi, je vous connais mieux que
vous ne le pensez. Cela est suffisant.
- Vous comptez le dire aux gendarmes
?
- C'est inutile ! Un avis de recherche
a déjà été lancé
contre vous.
Je sursaute.
- Mais comment est-ce possible
? Je n'ai adressé la parole à personne
depuis que j'ai quitté la maison.
Je regrette aussitôt d'avoir
trop parlé. L'aveu de ma solitude me parait
subitement lourd de conséquences. Sa folie
meurtrière peut, à tout moment, se
mettre en mouvement, sans être inquiétée,
en toute sûreté, personne ne remarquera
ma disparition. Je serre ma besace contre moi, de
sentir les formes rondes et familières de
mon violon me rassure. Il me semble qu'il me protège
d'un danger. Par chance, le borgne ne fait pas cas
de mon aveu et me donne l'occasion de réparer
ma sottise:
- Mais l'on vous a vu.
"Très certainement.
Je ne me suis pas caché."
Mais comment le sait-il ?
La perspective d'être jeté
en prison me terrorise. Je ne peux pas croire que
mes parents aient été jusqu'à
me faire rechercher. Je peux imaginer qu'ils s'inquiètent
et me blâment d'être parti, qu'ils aient
projeté de me punir et tenté d'apaiser
leur rancune en m'accablant et en se rejetant la
faute l'un sur l'autre, mais je ne peux pas croire
qu'ils aient entrepris de mêler la police
à nos histoires de famille La nouvelle de
mon incarcération, si elle a lieu, entacherait
leur réputation d'honnêtes gens, citoyens
et parents irréprochables. Ils auront craint
le "qu'en-dira-t-on". Ils ne renonceront
jamais à perdre les avantages liés
à leur condition sociale et bien pensante,
ni au confort de leur petite vie calme, dussent-ils
me sacrifier sur l'autel de leur conscience. Les
raisons réelles de ma fugue, la liaison de
ma mère avec Hans, paraîtront au grand
jour.
Ma mère, coupable d'adultère
et de détournement de mineur, ne pourra jamais
laisser dévoiler ce secret. Le scandale provoquerait
la rupture des amants. Sa faute les oblige à
la discrétion.
Le borgne perçoit mes doutes.
Il sort de sa poche une feuille de papier enroulée
qu'il me tend. Je la saisis, la déroule d'une
main tremblante. Je me sens défaillir en
reconnaissant mon portrait dans le dessin griffonné
surmonté des lettres capitales : "AVIS
DE RECHERCHE". Je m'enquiers d'une voix ténue
:
"Où l'avez-vous trouvé ?
- A la préfecture.
- A la préfecture ?
Je m'étonne. Qu'allait-il
donc faire dans une préfecture ? Régler
une affaire personnelle ? Remplir une mission ?
Une lueur d'espoir s'immisce dans mes pensées
et éclaire, d'une lumière encore incertaine,
les points obscurs de sa présence en ces
lieux. Je me demande brusquement s'il ne serait
pas un policier de la brigade des mineurs. Il sait
ma fugue et en bon fonctionnaire, involontairement,
il a l'honneur de me retrouver sans même avoir
enquêté. Il n'a plus qu'à rechercher
l'ordre de me reconduire chez mes parents. Ceci
expliquerait pourquoi il détient cet avis
de recherche et autant de renseignements sur ma
personne. Il m'aurait suivi depuis Rouen. Il attend
probablement la fin de l'orage ou le lever du jour
pour me ramener au commissariat le plus proche.
Il occupe le temps en parlant, oublier sa douleur
et l'incommodité de cette grange imprégnée
d'une odeur entêtante de salpêtre. Il
me raconte sa vie, sans but autre que d'agrémenter
la durée de cette attente, avec l'espoir
de recueillir l'assentiment de ma jeunesse et se
donner de l'importance.