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ROMAN


La force d'une voix Préface
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Chapitre XVII > Épisode n°95
Mis en ligne le : 05 octobre 2005





   Je repense avec un grand regret à ma vie d'antan, organisée, plus sereine et toujours rythmée par les obligations quotidiennes. Même si elles étaient quelquefois et même souvent déplaisantes, elles me protégeaient des mésaventures, rendaient impensable l'irruption dans ma vie d'une figure aussi repoussante que celle du borgne. J'évoluais dans un monde tangible, connu, certain, sans danger apparent, peuplé d'êtres réels. Le silence qui nous entoure rend les sons plus présents. Les cris, d'ordinaires inaudibles des chauves-souris suspendues aux poutres faîtières de la charpente, frappent mon esprit envoûté par la hantise. Leurs ondes me font pressentir des obstacles invisibles. Je perçois les ultrasons. Le borgne observe :
   " Cette grange est abandonnée. Vous ne pouviez trouver un endroit plus sûr pour passer la nuit et …" N'achevant pas sa phrase, il lève le menton, promène son regard dans l'allée, hésite et reprend tout en m'observant à la dérobée : "… et pour échapper aux poursuites engagées contre vous."
   Je m'étonne :
   "Des poursuites ?
   - Vous êtes mineur. Ne savez-vous pas que la fugue est une infraction punie par la loi ?
   - Qui peut savoir que je n'ai pas 21 ans ? Dis-je, avec vanité.
Mes seize ans mûris par l'expérience précoce de toutes les souffrances endurées, de tous les jours de vagabondage, de solitude et de clandestinité et l'orgueil de me savoir plongé au cœur d'une aventure hors du commun me donnaient l'assurance de répondre dans l'espoir d'en sortir vivant.
Le borgne sourit. Un trait d'humanité glisse furtivement sur son visage. Il réplique :
   - Moi, je vous connais mieux que vous ne le pensez. Cela est suffisant.
   - Vous comptez le dire aux gendarmes ?
   - C'est inutile ! Un avis de recherche a déjà été lancé contre vous.
Je sursaute.
   - Mais comment est-ce possible ? Je n'ai adressé la parole à personne depuis que j'ai quitté la maison.
   Je regrette aussitôt d'avoir trop parlé. L'aveu de ma solitude me parait subitement lourd de conséquences. Sa folie meurtrière peut, à tout moment, se mettre en mouvement, sans être inquiétée, en toute sûreté, personne ne remarquera ma disparition. Je serre ma besace contre moi, de sentir les formes rondes et familières de mon violon me rassure. Il me semble qu'il me protège d'un danger. Par chance, le borgne ne fait pas cas de mon aveu et me donne l'occasion de réparer ma sottise:
   - Mais l'on vous a vu.
   "Très certainement. Je ne me suis pas caché."
   Mais comment le sait-il ?
   La perspective d'être jeté en prison me terrorise. Je ne peux pas croire que mes parents aient été jusqu'à me faire rechercher. Je peux imaginer qu'ils s'inquiètent et me blâment d'être parti, qu'ils aient projeté de me punir et tenté d'apaiser leur rancune en m'accablant et en se rejetant la faute l'un sur l'autre, mais je ne peux pas croire qu'ils aient entrepris de mêler la police à nos histoires de famille La nouvelle de mon incarcération, si elle a lieu, entacherait leur réputation d'honnêtes gens, citoyens et parents irréprochables. Ils auront craint le "qu'en-dira-t-on". Ils ne renonceront jamais à perdre les avantages liés à leur condition sociale et bien pensante, ni au confort de leur petite vie calme, dussent-ils me sacrifier sur l'autel de leur conscience. Les raisons réelles de ma fugue, la liaison de ma mère avec Hans, paraîtront au grand jour.
   Ma mère, coupable d'adultère et de détournement de mineur, ne pourra jamais laisser dévoiler ce secret. Le scandale provoquerait la rupture des amants. Sa faute les oblige à la discrétion.
   Le borgne perçoit mes doutes. Il sort de sa poche une feuille de papier enroulée qu'il me tend. Je la saisis, la déroule d'une main tremblante. Je me sens défaillir en reconnaissant mon portrait dans le dessin griffonné surmonté des lettres capitales : "AVIS DE RECHERCHE". Je m'enquiers d'une voix ténue :
"Où l'avez-vous trouvé ?
   - A la préfecture.
   - A la préfecture ?
   Je m'étonne. Qu'allait-il donc faire dans une préfecture ? Régler une affaire personnelle ? Remplir une mission ? Une lueur d'espoir s'immisce dans mes pensées et éclaire, d'une lumière encore incertaine, les points obscurs de sa présence en ces lieux. Je me demande brusquement s'il ne serait pas un policier de la brigade des mineurs. Il sait ma fugue et en bon fonctionnaire, involontairement, il a l'honneur de me retrouver sans même avoir enquêté. Il n'a plus qu'à rechercher l'ordre de me reconduire chez mes parents. Ceci expliquerait pourquoi il détient cet avis de recherche et autant de renseignements sur ma personne. Il m'aurait suivi depuis Rouen. Il attend probablement la fin de l'orage ou le lever du jour pour me ramener au commissariat le plus proche. Il occupe le temps en parlant, oublier sa douleur et l'incommodité de cette grange imprégnée d'une odeur entêtante de salpêtre. Il me raconte sa vie, sans but autre que d'agrémenter la durée de cette attente, avec l'espoir de recueillir l'assentiment de ma jeunesse et se donner de l'importance.

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