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ROMAN


La force d'une voix Préface
Prologue

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Chapitre XVI > Episode n°92
Mis en ligne le : 11 mai 2005





   Je consens à obéir. J'abandonne cette joute dont l’issue m'est particulièrement favorable. Je sais maintenant que j'ai atteint un but contre lequel Edouard ne sortira pas vainqueur. Je me suis assuré du risque judiciaire, le doute va peser lourdement. Edouard n'aura jamais la force de combattre. Il ne s'en sortira pas sans dommages. Je baisse la garde avec cet air de supériorité qui a toujours suscité l'inquiétude et la méfiance d'Édouard. Il sait par expérience qu'il n'est pas dans mes habitudes de battre en retraite et d'accepter une défaite. Je ne me suis jamais soumis à la volonté de mon père sans rien attendre en retour. Ma sérénité soudaine l’étonne. Il ne s'explique pas mon revirement. Il tente de discerner mes intentions véritables sous le masque narquois de mon visage boursouflé et sanguinolent. Je lève le front avec vanité et dissimule à peine ma satisfaction.
   Il ne perçoit pas que je viens de l’emporter dans le cœur apitoyé de mon père et que mon apparente défaite est une victoire du mal sur le bien. Les hématomes sur mon visage lui donne le mauvais rôle. La violence de son agression inspire la répugnance. Il résulte de son recours à la force un jugement négatif sur sa personne. Il passe désormais pour le bourreau.
Je m'avance lentement vers la cuve de lavage, retire d'un geste machinal, sans méfiance, ma chemise maculée. J'ai oublié les traces de griffes laissées sur mon dos par Ladie Leslie Clark.Je me rince le visage à l'eau froide et je réalise subitement que je viens de commettre l'erreur fatale, celle qui anéanti tout l'échafaudage de l'altercation que j'avais soigneusement orchestrée. Mon père voit mon dos lacéré de griffes profondes, Mon sang se glace en entendant sa voix :
   - C'est quoi ces marques sur ton dos ?
   Je me sens démasqué. Je reste un instant tétanisé. Je réfléchis à toute vitesse, je dois impérativement trouver une parade sans faille. Je m'entends répondre inconsciemment :
   - je suis tombé de cheval.
   Mon père incrédule accentue son regard et observe :
   - Tu ne m'en as rien dit ? Il est surprenant qu'un aussi bon cavalier que toi puisse tomber de cheval.
   D'ordinaire, je suis intarissable pour tout ce qui concerne les chevaux. Il le sait, d'ailleurs, il me reproche souvent de monopoliser la parole à table et d'étourdir mes auditeurs avec le récit de mes exploits. Je me retiens de lui faire une observation blessante et essaie de m'en sortir par une pirouette.
   "Je ne voulais pas vous importuner."
   Mon père grimace. Il connaît mon absence de toute considération envers les autres et mon habileté hypocrite et sournoise. Il demande :
   - et c'est arrivé comment ?
   M'appuyant sur une expérience vécue, je raconte en mettant le plus de conviction possible dans ma voix :
   - Je galopais dans la forêt, une branche m’a barrée la route, j’ai été éjecté de la selle, mon pied s’est coincé dans la bride. Kalender a poursuivi sa course, me traînant sur plusieurs mètres avant que je réussisse à me libérer.
   Kalender fait un écart comme s'il comprenait le sens de mes paroles et démentait mes accusations. Il a les oreilles couchées, les naseaux frémissants. Il paraît refuser que je lui impute la responsabilité de mes blessures, comme si malmener un cavalier désarmé était indigne de sa race et atteignait à son honneur. Il y a un silence ambigu. Je suis mal à mon aise. J'attends, inquiet, la réaction de mon père. Il remarque :
   - tu as dû avoir une grosse frayeur
J'acquiesce en me réjouissant in petto de sa crédulité. Édouard en rajoute :
   - Non seulement il a dû avoir une grosse frayeur mais encore, il a vite guéri du coup porté par la branche de l'arbre.
Mon père ignore sa réflexion et me regarde au fond des yeux :
   - Tu aurais pu te tuer.
   - Oui ! J'avoue que si je n'avais pas eu la chance de libérer mon pied de la bride à temps, je ne serais probablement pas là pour vous raconter.
   J'espère sa curiosité satisfaite et le débat clos. Mon père, sceptique, observe :
   - Comment se fait-il que ton dos révèle des traces de lacération horizontales ? Si, comme tu l'affirmes, tu as été traîné sur plusieurs mètres, tes blessures seraient verticales sur la longueur du dos ?
Je rougis violemment. Ne trouvant rien à répondre, j'opte pour l'attaque :
   - Comment pouvez-vous ? Etiez-vous présent ? je sais, moi, comment je suis tombé et comment j'ai été blessé. Kalender ne m'a pas tiré par les pieds, ainsi qu'un bagnard. Mon pied était pris dans l'étrier et, à l'aide de ma main droite, je tentais de me rétablir en selle, je n'avais pas lâché la bride.
   Edouard vient à sa rescousse et dit d'une voix cinglante :
   - Ne serait-ce pas plutôt les traces des ongles de morte du
château ?
   Il commence à m'énerver sérieusement, je sens que je perds pied. Il grignote par petites touches toute ma machination.
   - Je le rabroue brutalement. Oh toi ! Tu oses parler ? Après ce que nous venons de voir ! Et pointant vers lui un doigt accusateur, je rugis : C'est toi l'assassin. C'est toi qui a tué cette jeune femme innocente. Tu veux me faire porter le chapeau ? Tu peux tromper notre père et les autres mais pas moi.
Mon père tremble de colère. Ma mauvaise foi le révolte. Il ne peut raisonnablement pas me laisser proférer des accusations aussi graves sans réagir. Lui qui, d'ordinaire, préfère nous laisser régler seul nos différents, me tance sèchement :
   - Ca suffit ! Ton frère a raison. Même si nous n'avons pas de preuve, nous savons que c'est toi l'assassin.
   Kalender hennit, comme pour appuyer son allégation. Il se venge de tous les coups de fouet et les coups de cravache que je lui ai donnés. Je promets en mon for intérieur de lui faire tâter de l'éperon.
   Mon père sceptique a une moue, fronce les sourcil, soucieux d'éviter une nouvelle bagarre, dévie la conversation et s'inquiète devant le vilain aspect des chairs mal cicatrisées :
   - As-tu vu un médecin ?
   - Non ! C'est inutile. Ce n'est pas grave.
   Mon frère s'en mêle :
   - Un médecin aurait été obligé de signaler la visite aux enquêteurs et le capitaine Blanc aurait vite fait le rapprochement avec le meurtre.
   Mon père fait à nouveau mine de ne pas entendre et gronde :
   - tu aurais pu au moins te soigner, mettre une bande pour éviter le risque d'infection. A quand remontent ces blessures ?
   Je m'apprête à répondre, mais Edouard me devance et affirme :
   - Depuis le 28 février, à l'aube, sans doute, le jour où tu as étranglé Leslie Clark ?
   Je m'énerve, réfléchis, ne trouve rien à répondre. Je ressens que tout se resserre autour de moi comme un étau. Je garde le silence, préférant me taire pour éviter d'avoir à donner plus d'explications gênantes. Le souffle irrégulier, je me penche sur l'auge emplie d'eau sale et rince ma nuque et mon dos.
   - S'il dit encore un mot, je l'étrangle.

- Fin de la partie 1 -

Permettez-moi de vous adresser mes plus vifs remerciements pour l'émulation que vous m'avez apportée tout au long de
cette première partie.

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