Je consens à obéir.
J'abandonne cette joute dont l’issue m'est
particulièrement favorable. Je sais maintenant
que j'ai atteint un but contre lequel Edouard ne
sortira pas vainqueur. Je me suis assuré
du risque judiciaire, le doute va peser lourdement.
Edouard n'aura jamais la force de combattre. Il
ne s'en sortira pas sans dommages. Je baisse la
garde avec cet air de supériorité
qui a toujours suscité l'inquiétude
et la méfiance d'Édouard. Il sait
par expérience qu'il n'est pas dans mes habitudes
de battre en retraite et d'accepter une défaite.
Je ne me suis jamais soumis à la volonté
de mon père sans rien attendre en retour.
Ma sérénité soudaine l’étonne.
Il ne s'explique pas mon revirement. Il tente de
discerner mes intentions véritables sous
le masque narquois de mon visage boursouflé
et sanguinolent. Je lève le front avec vanité
et dissimule à peine ma satisfaction.
Il ne perçoit pas que je
viens de l’emporter dans le cœur apitoyé
de mon père et que mon apparente défaite
est une victoire du mal sur le bien. Les hématomes
sur mon visage lui donne le mauvais rôle.
La violence de son agression inspire la répugnance.
Il résulte de son recours à la force
un jugement négatif sur sa personne. Il passe
désormais pour le bourreau.
Je m'avance lentement vers la cuve de lavage, retire
d'un geste machinal, sans méfiance, ma chemise
maculée. J'ai oublié les traces de
griffes laissées sur mon dos par Ladie Leslie
Clark.Je me rince le visage à l'eau froide
et je réalise subitement que je viens de
commettre l'erreur fatale, celle qui anéanti
tout l'échafaudage de l'altercation que j'avais
soigneusement orchestrée. Mon père
voit mon dos lacéré de griffes profondes,
Mon sang se glace en entendant sa voix :
- C'est quoi ces marques sur ton
dos ?
Je me sens démasqué.
Je reste un instant tétanisé. Je réfléchis
à toute vitesse, je dois impérativement
trouver une parade sans faille. Je m'entends répondre
inconsciemment :
- je suis tombé de cheval.
Mon père incrédule
accentue son regard et observe :
- Tu ne m'en as rien dit ? Il
est surprenant qu'un aussi bon cavalier que toi
puisse tomber de cheval.
D'ordinaire, je suis intarissable
pour tout ce qui concerne les chevaux. Il le sait,
d'ailleurs, il me reproche souvent de monopoliser
la parole à table et d'étourdir mes
auditeurs avec le récit de mes exploits.
Je me retiens de lui faire une observation blessante
et essaie de m'en sortir par une pirouette.
"Je ne voulais pas vous importuner."
Mon père grimace. Il connaît
mon absence de toute considération envers
les autres et mon habileté hypocrite et sournoise.
Il demande :
- et c'est arrivé comment
?
M'appuyant sur une expérience
vécue, je raconte en mettant le plus de conviction
possible dans ma voix :
- Je galopais dans la forêt,
une branche m’a barrée la route, j’ai
été éjecté de la selle,
mon pied s’est coincé dans la bride.
Kalender a poursuivi sa course, me traînant
sur plusieurs mètres avant que je réussisse
à me libérer.
Kalender fait un écart
comme s'il comprenait le sens de mes paroles et
démentait mes accusations. Il a les oreilles
couchées, les naseaux frémissants.
Il paraît refuser que je lui impute la responsabilité
de mes blessures, comme si malmener un cavalier
désarmé était indigne de sa
race et atteignait à son honneur. Il y a
un silence ambigu. Je suis mal à mon aise.
J'attends, inquiet, la réaction de mon père.
Il remarque :
- tu as dû avoir une grosse
frayeur
J'acquiesce en me réjouissant in petto de
sa crédulité. Édouard en rajoute
:
- Non seulement il a dû
avoir une grosse frayeur mais encore, il a vite
guéri du coup porté par la branche
de l'arbre.
Mon père ignore sa réflexion et me
regarde au fond des yeux :
- Tu aurais pu te tuer.
- Oui ! J'avoue que si je n'avais
pas eu la chance de libérer mon pied de la
bride à temps, je ne serais probablement
pas là pour vous raconter.
J'espère sa curiosité
satisfaite et le débat clos. Mon père,
sceptique, observe :
- Comment se fait-il que ton dos
révèle des traces de lacération
horizontales ? Si, comme tu l'affirmes, tu as été
traîné sur plusieurs mètres,
tes blessures seraient verticales sur la longueur
du dos ?
Je rougis violemment. Ne trouvant rien à
répondre, j'opte pour l'attaque :
- Comment pouvez-vous ? Etiez-vous
présent ? je sais, moi, comment je suis tombé
et comment j'ai été blessé.
Kalender ne m'a pas tiré par les pieds, ainsi
qu'un bagnard. Mon pied était pris dans l'étrier
et, à l'aide de ma main droite, je tentais
de me rétablir en selle, je n'avais pas lâché
la bride.
Edouard vient à sa rescousse
et dit d'une voix cinglante :
- Ne serait-ce pas plutôt
les traces des ongles de morte du
château ?
Il commence à m'énerver
sérieusement, je sens que je perds pied.
Il grignote par petites touches toute ma machination.
- Je le rabroue brutalement. Oh
toi ! Tu oses parler ? Après ce que nous
venons de voir ! Et pointant vers lui un doigt accusateur,
je rugis : C'est toi l'assassin. C'est toi qui a
tué cette jeune femme innocente. Tu veux
me faire porter le chapeau ? Tu peux tromper notre
père et les autres mais pas moi.
Mon père tremble de colère. Ma mauvaise
foi le révolte. Il ne peut raisonnablement
pas me laisser proférer des accusations aussi
graves sans réagir. Lui qui, d'ordinaire,
préfère nous laisser régler
seul nos différents, me tance sèchement
:
- Ca suffit ! Ton frère
a raison. Même si nous n'avons pas de preuve,
nous savons que c'est toi l'assassin.
Kalender hennit, comme pour appuyer
son allégation. Il se venge de tous les coups
de fouet et les coups de cravache que je lui ai
donnés. Je promets en mon for intérieur
de lui faire tâter de l'éperon.
Mon père sceptique a une
moue, fronce les sourcil, soucieux d'éviter
une nouvelle bagarre, dévie la conversation
et s'inquiète devant le vilain aspect des
chairs mal cicatrisées :
- As-tu vu un médecin ?
- Non ! C'est inutile. Ce n'est
pas grave.
Mon frère s'en mêle
:
- Un médecin aurait été
obligé de signaler la visite aux enquêteurs
et le capitaine Blanc aurait vite fait le rapprochement
avec le meurtre.
Mon père fait à
nouveau mine de ne pas entendre et gronde :
- tu aurais pu au moins te soigner,
mettre une bande pour éviter le risque d'infection.
A quand remontent ces blessures ?
Je m'apprête à répondre,
mais Edouard me devance et affirme :
- Depuis le 28 février,
à l'aube, sans doute, le jour où tu
as étranglé Leslie Clark ?
Je m'énerve, réfléchis,
ne trouve rien à répondre. Je ressens
que tout se resserre autour de moi comme un étau.
Je garde le silence, préférant me
taire pour éviter d'avoir à donner
plus d'explications gênantes. Le souffle irrégulier,
je me penche sur l'auge emplie d'eau sale et rince
ma nuque et mon dos.
- S'il dit encore un mot, je l'étrangle.
-
Fin de la partie 1 -
Permettez-moi
de vous adresser mes plus vifs remerciements
pour l'émulation que vous m'avez
apportée
tout au long de
cette première partie.
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