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ROMAN


La force d'une voix Préface
Prologue

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Chapitre XVI > Episode n°91
Mis en ligne le : 27 avril 2005





   Un doute m'envahit soudain. Aussitôt, je demande à voix haute si Édouard n'a pas revêtu, intentionnellement, une de mes chemises pour déguiser son crime et me faire accuser à sa place ?
Édouard est effaré. Il ouvre de grands yeux interrogateurs et suppliants à la fois. Il hurle :
   - Mais il ment.
   Je poursuis mon raisonnement :
   - Son crime était prémédité.
   Édouard se défend maladroitement :
   - Comment oses-tu ? Mais tu es ignoble ! Quand aurais-je pu prendre ta chemise alors que tes vêtements sont toujours sous clef ?
   De ses yeux larmoyants, il supplie mon père de le croire. Il prend le ciel à témoin de la véracité de ses dires, mais celui-ci reste muet.
   Je jubile de le voir ainsi s'effondrer dans toute sa faiblesse. J'observe avec une pointe d'ironie le silence de son Dieu. La foi qu'il manifeste et dont il nourrit ses conversations ne lui est plus d'aucun secours. C'est désormais sa parole contre la mienne. Je m'écrie :
   "Moi aussi, je suis innocent… Ou nous sommes deux assassins possibles aux yeux de la police."
   Édouard, à court d’argument, excédé, explose, perd le contrôle de lui-même, bondit sur moi et m'assène un violent coup de poing dans le plexus. La douleur fulgurante me coupe le souffle. La brosse tombe de mes mains ; le bruit sec de la chute sur un caisson métallique effraie Kalender. Il hennit violemment, fait un bond gigantesque, rue et secoue l’encolure en piaffant. Mon père affolé se précipite vers lui, tire sur la bride et le tapote en prononçant des paroles réconfortantes. Il craint qu'il ne se blesse contre les barreaux de fer mal scellés d'un ajour, placé au-dessus de sa tête ; Cette ouverture dans le plafond incliné de la mansarde, laisse entrevoir un carré de ciel gris constellé de gros nuages violacés.
   Mon père ordonne de cesser de nous battre immédiatement. Édouard, fou de rage, persiste. Rien ne semble plus pouvoir le maîtriser. J'essaie de me redresser, il m'empoigne par les bras, me projette dans les airs et me jette violemment. Je chois de tout mon poids dans la fosse à fumier. Sonné, je reste un moment étendu, immobile, imbibé de purin et d'excréments. Je respire à peine.
   Tout endolori, je reprends mes esprits, Édouard se tient devant moi, à bonne distance, comme s'il redoutait une ruse de ma part. Ses yeux noirs, brillants, sont emplis des flammes de colère et de terreur. La menace d'une riposte l'empêche de savourer son triomphe. Il pressent que ma vengeance sera à la mesure de mon humiliation. Il me semble qu’il ressent comme un présage du passé, avec une telle acuité, que je crois revivre en moi le sentiment de la mort et de la destruction qui, à ce moment précis, l’étreint. La prémonition de l’enfer, des souffrances incessantes, le retient de m’achever.
   Il me tend une main loyale pour m'aider à me relever. Je refuse son aide, lui signifie d'un regard mauvais qu'il ne perd rien pour attendre. Je remue les orteils, bouge lentement les genoux, la nuque, mon épaule douloureuse puis me soulève lourdement en prenant appui sur les deux bords crasseux de la fosse. Le souffle rauque, je parviens péniblement à me lever. Aucun os n'est cassé mais je souffre de nombreuses contusions et blessures. Mon nez saigne. J’aspire un peu d’air par la bouche, retiens mon souffle le plus longtemps possible. L'odeur âcre et nauséabonde des matières maculant mes habits me brûle la gorge. Je suis trempé de sueurs et d'urines. Le dégoût, la colère et la haine me font frissonner. J'ai honte de paraître ainsi devant mon père. J’ai l’impression que toutes les souillures de mon âme et mes aspirations les plus laides sont brusquement apparentes.
   Je m’avance en titubant vers Édouard, tête lourde, dos voûté, jambes raides, légèrement écartées. Mon père s'interpose. Je me dresse devant lui et le regarde droit dans les yeux, en me tenant l’épaule avec une crispation de douleur. J’entends bien renverser une bonne fois pour toute son jugement partial, inique et mal informé sur mon frère. Il vient d’être témoin d’une tentative de meurtre et, probablement, du drame tel qu’il a dû survenir la nuit du 27 au 28 février au château : Édouard, sous l’emprise de la haine, dans un accès de fureur incontrôlée, s’est déchaîné sur sa victime et l'a étranglée. Son recours à la force témoigne de sa faiblesse et confirme sa culpabilité. Se serait-il emporté s’il n’avait rien à se reprocher ? Son alibi ne tient plus, il n'est pas plus probant que le mien. A l’heure du crime, il était soi disant dans sa chambre et dormait. Nul ne peut en témoigner. Quant au mobile, mon frère est un idéaliste, il ne poursuit pas d'intérêt particulier. Il peut très bien avoir commis un meurtre pour tenter l'expérience, agi pour le compte d'un autre, s'être laissé manipuler.
   Il serait temps que mon père cesse de le prendre pour un enfant pur, sensible et délicat. Il doit enfin ouvrir les yeux sur son sale caractère, son tempérament impulsif, sa nervosité maladive, ses vices contre nature, son homosexualité. Son aversion des femmes expliquent pourquoi il a violé le cadavre de sa victime et transgressé l’interdit d’impureté sur sa dépouille. Il estimait sûrement qu'elle n'était pas digne de monter au ciel.
   Mon père ne cille pas. Son visage sévère demeure impassible. Il me semble ridé, percevoir les mouvements contradictoires de sa conscience sur son front. Ses lèvres ne bougent pas. Elles sont comme scellées sur un secret. Son regard scrutateur ne laisse filtrer aucune de ses pensées. Peut-être le savait-il après tout que son fils était homosexuel.

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