Un doute m'envahit soudain. Aussitôt,
je demande à voix haute si Édouard
n'a pas revêtu, intentionnellement, une de
mes chemises pour déguiser son crime et me
faire accuser à sa place ?
Édouard est effaré. Il ouvre de grands
yeux interrogateurs et suppliants à la fois.
Il hurle :
- Mais il ment.
Je poursuis mon raisonnement :
- Son crime était prémédité.
Édouard se défend
maladroitement :
- Comment oses-tu ? Mais tu es
ignoble ! Quand aurais-je pu prendre ta chemise
alors que tes vêtements sont toujours sous
clef ?
De ses yeux larmoyants, il supplie
mon père de le croire. Il prend le ciel à
témoin de la véracité de ses
dires, mais celui-ci reste muet.
Je jubile de le voir ainsi s'effondrer
dans toute sa faiblesse. J'observe avec une pointe
d'ironie le silence de son Dieu. La foi qu'il manifeste
et dont il nourrit ses conversations ne lui est
plus d'aucun secours. C'est désormais sa
parole contre la mienne. Je m'écrie :
"Moi aussi, je suis innocent…
Ou nous sommes deux assassins possibles aux yeux
de la police."
Édouard, à court
d’argument, excédé, explose,
perd le contrôle de lui-même, bondit
sur moi et m'assène un violent coup de poing
dans le plexus. La douleur fulgurante me coupe le
souffle. La brosse tombe de mes mains ; le bruit
sec de la chute sur un caisson métallique
effraie Kalender. Il hennit violemment, fait un
bond gigantesque, rue et secoue l’encolure
en piaffant. Mon père affolé se précipite
vers lui, tire sur la bride et le tapote en prononçant
des paroles réconfortantes. Il craint qu'il
ne se blesse contre les barreaux de fer mal scellés
d'un ajour, placé au-dessus de sa tête
; Cette ouverture dans le plafond incliné
de la mansarde, laisse entrevoir un carré
de ciel gris constellé de gros nuages violacés.
Mon père ordonne de cesser
de nous battre immédiatement. Édouard,
fou de rage, persiste. Rien ne semble plus pouvoir
le maîtriser. J'essaie de me redresser, il
m'empoigne par les bras, me projette dans les airs
et me jette violemment. Je chois de tout mon poids
dans la fosse à fumier. Sonné, je
reste un moment étendu, immobile, imbibé
de purin et d'excréments. Je respire à
peine.
Tout endolori, je reprends mes
esprits, Édouard se tient devant moi, à
bonne distance, comme s'il redoutait une ruse de
ma part. Ses yeux noirs, brillants, sont emplis
des flammes de colère et de terreur. La menace
d'une riposte l'empêche de savourer son triomphe.
Il pressent que ma vengeance sera à la mesure
de mon humiliation. Il me semble qu’il ressent
comme un présage du passé, avec une
telle acuité, que je crois revivre en moi
le sentiment de la mort et de la destruction qui,
à ce moment précis, l’étreint.
La prémonition de l’enfer, des souffrances
incessantes, le retient de m’achever.
Il me tend une main loyale pour
m'aider à me relever. Je refuse son aide,
lui signifie d'un regard mauvais qu'il ne perd rien
pour attendre. Je remue les orteils, bouge lentement
les genoux, la nuque, mon épaule douloureuse
puis me soulève lourdement en prenant appui
sur les deux bords crasseux de la fosse. Le souffle
rauque, je parviens péniblement à
me lever. Aucun os n'est cassé mais je souffre
de nombreuses contusions et blessures. Mon nez saigne.
J’aspire un peu d’air par la bouche,
retiens mon souffle le plus longtemps possible.
L'odeur âcre et nauséabonde des matières
maculant mes habits me brûle la gorge. Je
suis trempé de sueurs et d'urines. Le dégoût,
la colère et la haine me font frissonner.
J'ai honte de paraître ainsi devant mon père.
J’ai l’impression que toutes les souillures
de mon âme et mes aspirations les plus laides
sont brusquement apparentes.
Je m’avance en titubant
vers Édouard, tête lourde, dos voûté,
jambes raides, légèrement écartées.
Mon père s'interpose. Je me dresse devant
lui et le regarde droit dans les yeux, en me tenant
l’épaule avec une crispation de douleur.
J’entends bien renverser une bonne fois pour
toute son jugement partial, inique et mal informé
sur mon frère. Il vient d’être
témoin d’une tentative de meurtre et,
probablement, du drame tel qu’il a dû
survenir la nuit du 27 au 28 février au château
: Édouard, sous l’emprise de la haine,
dans un accès de fureur incontrôlée,
s’est déchaîné sur sa
victime et l'a étranglée. Son recours
à la force témoigne de sa faiblesse
et confirme sa culpabilité. Se serait-il
emporté s’il n’avait rien à
se reprocher ? Son alibi ne tient plus, il n'est
pas plus probant que le mien. A l’heure du
crime, il était soi disant dans sa chambre
et dormait. Nul ne peut en témoigner. Quant
au mobile, mon frère est un idéaliste,
il ne poursuit pas d'intérêt particulier.
Il peut très bien avoir commis un meurtre
pour tenter l'expérience, agi pour le compte
d'un autre, s'être laissé manipuler.
Il serait temps que mon père
cesse de le prendre pour un enfant pur, sensible
et délicat. Il doit enfin ouvrir les yeux
sur son sale caractère, son tempérament
impulsif, sa nervosité maladive, ses vices
contre nature, son homosexualité. Son aversion
des femmes expliquent pourquoi il a violé
le cadavre de sa victime et transgressé l’interdit
d’impureté sur sa dépouille.
Il estimait sûrement qu'elle n'était
pas digne de monter au ciel.
Mon père ne cille pas.
Son visage sévère demeure impassible.
Il me semble ridé, percevoir les mouvements
contradictoires de sa conscience sur son front.
Ses lèvres ne bougent pas. Elles sont comme
scellées sur un secret. Son regard scrutateur
ne laisse filtrer aucune de ses pensées.
Peut-être le savait-il après tout que
son fils était homosexuel.